Archive for the ‘Texts-Gestes II’ Category

Derrière l’image qui manque, nous retrouvons la nuit. Tel est le propos, et l’errance fantasmagorique, de Pascal Quignard dans La nuit sexuelle. Que reste-t-il des images de la première nuit, la nuit utérine, sinon le désir de les retrouver ? La quête des impressions oubliées, que la mémoire a intégrées à la chair en dissolvant le trait et la note, prend parfois l’aspect d’une reconquête. Le prétexte de l’ouvrage philosophique – en effet véritable pré-texte – du jeune professeur de Bâle est rapidement vaincu par l’aboutissement de l’œuvre. L’argument des créateurs disparaît dans la forme même, ici convoquée. Le textuel semble éradiqué par l’onirisme et le fantasme de l’anamnèse. Subtil agencement des arabesques yulhéen et souffle primordial de l’élan baldmien. Gestes ne découle pas de Die Geburt der Tragödie, mais tente simplement de précéder la naissance tout court. Fi de la verbosité nietzschéenne ! Le verbe n’a pas sa place ici et ce bienheureux déni de la langue s’érige en principe de libération. De même que la langue oriente la pensée en en étant la condition, de même les codes de représentation culturelle conditionnent le spectateur. C’est en partie grâce à eux qu’il interprète et comprend Gestes Gestes qui tend au contraire à sa plus vive émancipation.

Le principe premier d’appréhension de l’œuvre d’art repose sur la mémoire et l’expérience de la sensibilité. C’est à une mémoire plus profonde que Gestes veut faire appel. Mémoire oubliée devenue sensation inédite. Il faut reconquérir une esthétique perdue, l’ensemble Enée aspire à la régénération placentaire, à une nouvelle aurore utérine. Ainsi toute esthétique perdue paraît une nouvelle esthétique. A-t-on vraiment vécu ce qui a été oublié ? Nouvelle esthétique ou plutôt esthétique qui fait appel à une nouvelle conscience. La réification des impressions fœtales demeure étrangère à la réminiscence. Dimension supplémentaire – l’œuvre par rapport au souvenir – et radicalement différente. L’œuvre ne figure pas le paradis perdu de la mère, elle le dépasse en bien des points. Les formes mouvantes revendiquent l’illusion. Nul symbolisme qui éclairerait l’œil. Il faut tâcher de retrouver les éléments, de toucher à l’élémentaire – on pense naturellement au minéral et au végétal. Or il s’agirait plutôt de l’organique qui remonte jusqu’au cellulaire. L’abstraction, la nécessaire abstraction visuelle répond à l’absence de la mélodie. Celle-ci ne faisait pas sens, espressivo inexpressif, avant la naissance. Le rythme retrouve ici sa place première. L’harmonie redevient modulation fondamentale. L’image facile du rythme cardiaque est endiguée par une tachycardie à la fois légère, incertaine et frénétique. Des pas dans la nuit. On reste à l’écoute de l’extériorité indéterminée. Elle participe, dans Gestes, à l’inquiétude. On perçoit vite des hurlements dévocalisés, qui se dissolvent dans l’épaisseur. La voix se perd : elle tend trop vers la langue. Principe antinarratif de Gestes. La musique devient l’écho des étendues désertiques. Désertiques pour nous parce que trop lointaines. Le souffle du vent semble saisir, mais qui peut déterminer sur quelles surfaces il exerce son frottement ? La musique du vent corrèle l’impalpable, si proche pourtant, de l’image. Image qui dans la récurrence du trouble aqueux démentit aussi l’existence d’un souffle. De même le liquide musical et l’aquatique visuel se contrarient. Les vagues de la matière picturale tendent vers l’abîme de la profondeur, la plénitude amniotique. La musique retrouve la ponctualité de la goutte d’eau.
Etrange onirisme d’une œuvre sans récit. Le rêve obéit aux impressions du corps abandonné au sommeil. Il puise dans la mémoire. Tout récit de rêve, toute mise en mot, est déjà une mise en image décelable, voire reconnaissable. Les volutes de couleurs, les sons d’une instrumentation dénaturalisée œuvrent résolument dans l’irreconnaissable. Pourquoi alors tant de troubles à la contemplation de Gestes ? Cet irreconnaissable du chaos si ordonné de l’œuvre parle à l’errance de notre nuit terrestre. L’enveloppement et l’immersion, conditions de la représentation yulhéo-baldmienne, permettent le retour esthétique d’un état avec le profit de l’artifice. Cheminement sans progression. L’espace sonore – immense – correspond à l’espace sans limite des flocons diffractés qui franchissent la barrière de l’écran. On avance toujours vers soi-même. Il y a là une réponse à l’intemporalité de l’œuvre d’art. Pas d’éternel, miroir du contingent, mais une réalité qui échappe à la dimension du temps. L’éternel est ce qui est de tout temps. L’œuvre est bien plutôt a-temporelle. Pourquoi Gestes plus qu’une autre ? Cette atemporalité reste par excellence l’apanage de la musique. C’est qu’ici l’image devient aussi un parcours sans espace, sans quantité. L’atemporel résume aussi l’inquantifiable. Le spectateur pris dans le flux ne peut même plus quantifier par projection ; il devient lui-même mouvement sans distance. Il n’y a pas de correspondance, ni spéculative ni effective, entre le son et l’image. L’osmose se crée dans le point de convergence de cette ultime échappée.

Absence totale de mélodie ? Pas tout à fait. Au milieu de l’écho égaré des ondes sonores, de la vibration soutenue, émerge un chant. La courte phrase de quelque orgue immatériel. De par les références du mélomane, mais surtout de par sa structure même – la pure rhapsodie et le non développement – on la nommerait naturellement prélude. A cette amorce s’ajouterait tout aussi naturellement le développement, verbal et sémantisé cette fois, de la réflexion jankélévitchienne. La petite phrase musicale, tout autant repère pour le spectateur que le motif littéraire de Vinteuil pour le lecteur proustien, arrive avec l’avènement de la lumière. Mais évoquer la lumière induirait un antécédent de ténèbres. Or il s’agit plutôt d’un antécédent de couleurs. Ce qui serait vite considéré comme une aurore lumineuse apparaît davantage une suprématie du blanc. La couleur parle son langage : pas de lumière et d’obscurité – juste couleur et non couleur. Et le prélude pourrait – la connaissance des musiques du passé l’induirait, mais à tort – suggérer l’idée d’un quelconque sacré, mais il cherche au contraire la simplicité de la contemplation ; c’est-à-dire l’état nécessaire de tout spectateur. Transcendance et sacralité fondamentalement inutiles à l’esthétique. Contemplateur conforté, et presque réconforté, dans sa position par le dire musical à peine esquissé.

Mélodie et pleine lumière. Prélude éphémère et blanc quintessencié. La lumière marque la fin ou le commencement. Le blanc veut la simple transition dans le passage. Si l’abstraction, picturale et musicale, appelle les impressions fœtales renouvelées, il serait vain d’attendre une naissance en acte. Gestes, épopée sans récit, refuse toute fin, toute finalité, et se renouvelle dans l’infini du temps et du désir du spectateur. Le prélude, isolat notable dans le flux des impressions, prend sens en devenant écho lui-même, en se perdant dans l’immensité de l’ensemble. Un prélude pour piano de Fauré ou de Debussy trouve sa compréhension dans sa forme autonome. Une courte phrase musicale, dans le vaste ensemble d’une sonate ou d’une symphonie, s’assemble de même avec le tout. Dans Gestes, ce qui est perçu au départ comme une originalité – la mélodie – se ressent davantage, au fur et à mesure de l’avancée de la contemplation, comme élément intégré, bien que d’essence fragmentaire. Mais les jeux d’échos et d’harmonies instituent ici une sorte de règle du fragment. Le spectateur pensait retrouver la familiarité de la mélodie, mais elle le perturbe plus que tout. Car de même que les formes abstraites et colorées obligent à s’ouvrir à un vocabulaire de sensations inédites, de même la petite phrase d’orgue force à repenser les origines du contenu sensible d’une mélodie – et la toujours improbable et approximative mise en mots. Images et musique semblent regagner, face à la pensée en langue, encore un peu plus de mystère.

Que cache alors ce masque d’impressions prénatales ? Les jouissances de l’interactivité le dévoilent sans complexe. L’esthétique se vit dans les pleines sensations de la chair. Toute œuvre d’art parle d’abord au corps. Mais, malgré le prétexte littéraire et philosophique, Gestes ne laisse pas d’échappée sémantique. Le fœtus ignore la conscience de la langue, il est pure sensation. L’homo loquens se sent désemparé lorsque les mots n’ont plus de prise. Cette pureté sensationnelle de la contemplation s’apparente à la pureté des sagesses orientales. L’intériorité vécue dans l’abandon de Gestes parle au désir et à l’extase de la suprême intimité.

Ce que cette œuvre singulière cherche à reconquérir, au-delà des individualités qu’elle convoque nécessairement, c’est l’esthétique elle-même. Malheureuse esthétique, toujours plus étranglée – ce texte en témoigne – par l’empire impitoyable des mots.

Eloÿse-Abella Aart

Janvier 2010

At the origins:
Audio and visual sequences are composed from the same text, in order to establish between the two media an unequivocal indirect link. In the book from which was initiated this writing artwork, The Birth of Tragedy (1872), the philosopher Friedrich Nietzsche wondered about the conjunction between musical and plastic forms in the antique drama : Gestes is a synesthesic interpretation attempt of the cerative dialectic between dionysian trance –primitive energy of music – and apollonian dream – the nice looking plastic sublimation. Audio and visual architectures evolves therefore between three types of forms that act as dionysian, apollonian and tragic attractors.

Physical description:
Installation ideally takes place in a fifteen meters long room. At the opposite side of the entry, an aluminised 16/9 screen with 6 meters base appears, thanks to a stereoscopic polarimétric process, like a light eye opened onto a transparent space full of moving abstract forms. The room is equipped with a sonic 4:1 diffusion system enabling sound spatialization around spectators. Public dives acoustic and chromatic wave. An IR video camera captures the visitors’ displacements and movements that can also influence the installation evolution.

Calendar
June 2017
M T W T F S S
« Sep    
 1234
567891011
12131415161718
19202122232425
2627282930